"Le Maroc ne peut plus faire l’économie d’un débat sur la sexualité" : Leila Slimani


Propos recueillis par Samir El Ouardighi Vendredi 8 septembre 2017 medias24.com



Médias24: Hormis les témoignages des femmes plutôt représentatives de la société marocaine sur leur vie sexuelle, votre enquête tourne beaucoup autour des faits divers de ces 3 dernières années.

Leila Slimani: Ce livre a été écrit comme un journal parce que j’ai commencé à m’intéresser à ce sujet à partir de 2012 d’abord en tant que journaliste. Ce n’est que quand je suis revenue au Maroc en 2015 pour présenter mon roman "Le jardin de l’ogre" que j’ai commencé à rencontrer des femmes qui sont venues spontanément me raconter des choses sur leur vie. A cette époque, nous étions dans une succession d’affaires comme Much loved, la jupe d’Inzeggane, Jennifer Lopez …

A partir de là, il y a eu cette rencontre entre un sujet qui m’intéressait et une médiatisation de faits divers tournant autour de la sexualité, du corps et de la pudeur qui a alimenté mes interrogations sur la société marocaine.

-Sachant que vous habitez Paris, les conservateurs ne manqueront pas de vous accuser de vouloir importer des concepts de liberté sexuelle contraires aux mœurs de la société marocaine?

- Je ne cherche pas à importer ou à imposer des pratiques étrangères car mon but n’est pas de dire aux Marocains ce qu’ils doivent faire.

J’essaye juste de défendre des valeurs universelles qui concernent tous les êtres humains comme le droit à la sécurité, à la dignité, et à disposer de son corps. Elles peuvent être comprises à n’importe quelle époque et sur tous les continents car ce qui m’importe, c’est que les gens vivent heureux.

-C’est donc une enquête journalistique engagée voire militante?

-Je ne sais pas mais j’ai essayé de consacrer du temps à des femmes et à des gens que l’on n’a pas l’habitude d’entendre sur ce genre de thématique sensible.

-Votre livre s’ouvre sur cette citation de Nietzsche: "Prêcher la chasteté est une incitation publique à la contre-nature. Mépriser la vie sexuelle, la souiller par la notion d’impureté, tel est le vrai péché contre l’esprit sain de la vie", est-elle transposable dans un pays religieux parfois bigot?

- Ce qui m’intéresse n’est pas de savoir si elle est valable dans un pays que vous qualifiez de bigot mais plutôt d’ouvrir une réflexion. Peut-être que les personnes qui ne savent pas trop quoi penser de cette citation vont peut-être se poser des questions et aller lire Nietzsche.

Les intellectuels ne sont pas là pour imposer des idées ou dire quoi penser mais plutôt pour faire penser leurs lecteurs. Cela permet parfois d’ouvrir des brèches pour discuter, débattre et surtout de sortir de son confort.

- Le fait d’être publiée chez un éditeur français ne va pas desservir votre cause au Maroc?

- Ce type de polémique ne m’intéresse pas sachant que mon livre qui a été traduit en arabe est publié en même temps au Maroc et en France avec la même date de sortie. J’ai d’ailleurs fait en sorte que les prix du livre et de la bande dessinée soient moins élevés au Maroc qu’en France. Cette dernière sera diffusée dans tout le monde arabe et je la présenterais à Beyrouth en novembre prochain. 

Si le fait d’habiter à Paris ne me donne plus le droit de penser, d’avoir l’esprit critique pour faire évoluer les choses, et que l’on s’astreint à écouter ceux qui veulent nous faire taire, nous ne ferons rien.

Je comprends tout à fait que certains ne soient pas d’accord avec ma vision des choses mais je préfère que l’on me juge sur des vrais arguments car ma petite personne n’a aucune importance et ce qui compte vraiment, ce sont les gens à qui j’ai donné la parole.

-Pensez-vous être suffisamment représentative du Maroc pour enquêter sur cette thématique?

- Je ne sais pas ce que veut dire représentatif car le Maroc est un pays complexe et pas monolithique. Je suis aussi marocaine que les Marocains qui ne se sont pas expatriés, peut-être que j’ai eu une éducation différente et que nous avons des modes de vie différents mais je reste marocaine malgré tout.

C’est ce qui fait la beauté de ce pays et il faut sortir des stéréotypes que l’on a sur nous-mêmes. Hormis la communauté nationale, les Marocains sont disséminés à travers le monde, parlent plusieurs langues. Certains sont plus attirés par la modernité et d’autre préfèrent la tradition.

C’est cette diversité que je défends et je pense que la sexualité intéresse tout le monde. Les personnes que j’ai interrogées dans les milieux populaires m’ont parlé librement d’avortement, d’inceste et de viol car elles sont confrontées à une certaine réalité malheureuse qui les touche.

-Vous ne prêchez pas dans le désert face à la dictature de la majorité?

- J’ai fait le choix d’écrire ce livre en étant consciente du fait d’appartenir à une minorité. Tout le monde sait qu’au Maroc, on valorise énormément la norme et le groupe et qu’il faut éviter de sortir du rang mais je veux avoir le droit de m’exprimer librement même si je dois être traitée de déviante.

Dans cette majorité que vous évoquez, beaucoup font des choses très mal pour leur pays alors que d’autres de la minorité essayent de faire avancer leur pays sans tambours ni trompettes.

- Quelle est votre lecture de la régression des libertés observée depuis quelques années?

-Elle est liée à une absence de courage et à celles de débat et de prises de position sur un projet de société pour définir notre vivre-ensemble avec des gens différents.

Paradoxalement, ce repli est presque positif car tiraillé entre la modernité et la peur de perdre ses repères, le Maroc vit une période de transition et doit faire des choix. Il serait triste de perdre notre riche culture mais il ne faut pas la défendre dans le repli identitaire contre les autres mais pour les autres.

- Contrairement à certains, vous ménagez l’impact de la religion sur les dérives actuelles.

-Il y a bien évidemment un problème lié à la société patriarcale et au poids de la religion mais je pense que ce n’est pas un problème insurmontable. Pendant les manifestations de 2003 contre la réforme de la moudawana, tout le monde prédisait l’apocalypse et l’effondrement de notre système de valeurs et pourtant ce n’est pas arrivé.

Dans le monde arabe, cette réforme du code de la famille reste un modèle qui a permis à certains intellectuels et même théologiens de parler librement de questions taboues comme l’héritage.

La foi n’a donc pas à faire l’économie de la raison car il y a des Marocains brillants qui ont compris qu’il fallait faire évoluer l’interprétation des textes religieux en fonction des changements de notre société.

Si nous avons été capables de faire la réforme de la moudawana, cela veut dire que dans l’avenir, tout est possible.

- Hormis l’ouverture d’un débat, n’y a-t-il pas urgence à introduire l’éducation sexuelle à l’école?

-Absolument et je regrette de ne pas en avoir beaucoup parlé dans mon livre car certaines femmes interrogées révèlent que leur ignorance en matière sexuelle a pu aboutir à des situations évitables.

La récente affaire de l’agression sexuelle dans un bus à Casablanca montre que c’est une urgence. Hormis l’introduction de cours d’éducation sexuelle, il faut instaurer la mixité pour éviter que ce genre de situation ne se reproduise.

Le reportage du journaliste Hicham Houdaifa sur l’extrémisme raconte que dans certaines classes, il y a une peur de la mixité alimentée par certains professeurs qui séparent les garçons des filles.

Cela permettra d’expliquer aux jeunes que les deux sexes peuvent partager un même espace de travail ou public en tout bien tout honneur sans qu’il y ait un rapport de conflictualité ou sexualisant.

- Au regard de la frilosité des partis politique, le salut ne doit-il pas encore une fois venir du Roi à  l’origine de la réforme de la moudawana que vous citiez comme exemple?

- Je ne sais pas car je garde confiance dans la société marocaine. Beaucoup de gens que l’on pourrait taxer de conservateurs m’ont agréablement surpris en me soutenant alors que des pseudo-modernistes m’ont beaucoup déçu.

Finalement, je me dis que c’est le combat militant des citoyens et des médias qui pourra aider à faire évoluer les mentalités sur ces questions de société.

- N’est-il pas naïf de croire que les rares voix qui s’expriment puissent changer les choses?

- Etant optimiste de nature, je me sens obligée d’y croire ne serait ce que pour ces femmes qui ont témoigné dans mon livre.

-  Vous soutenez pourtant que le patriarcat se perpétue aussi par les femmes?

- Je ne les pointe pas du doigt en leur faisant porter l’entière responsabilité de la situation actuelle mais il est indispensable qu’elles s’émancipent pour gagner leurs droits, prendre leur véritable place dans l’espace public afin d’être en mesure de transmettre ces valeurs d’émancipation à leurs enfants.

Malheureusement, elles sont encore trop nombreuses à céder à l’injonction de silence dans leur vie quotidienne parce qu’elles ont été éduquées ainsi. Je le regrette mais sans les juger, il me parait fondamental d’éduquer leur descendance pour qu’elles cessent d’être considérées comme des proies.

- La banalisation de la pornographie dont les Marocains sont les 5ème consommateurs mondiaux ne risque pas de compliquer la tâche et conforter les jeunes dans leur préjugés vierge ou prostituée?

- Quand vous n’avez pas d’éducation sexuelle, vous allez chercher des informations où vous pouvez pour pallier au silence et à l’absence de discours sur ce sujet. Certains iront le faire dans des livres, sur internet ou choisiront de visionner des films pornographiques, très faciles d’accès sur le net.

Pour contrer les clichés de femme objet véhiculés par ces films, il est important d’établir un discours positif où on met en avant les valeurs de consentement, d’absence de violence, et d’égalité entre les partenaires.

-Vous appelez à une conscientisation des femmes en parlant de votre propre éducation?

- Avec mon défunt père, j’ai osé parfois dire non pour lui faire comprendre qu’il devait me faire confiance et que j’étais capable de faire certaines choses interdites aux filles. C’était parfois difficile pour lui car c’était un homme qui a grandi dans le Fès des années 40 et 50 mais en argumentant, nous avons fini par nous éduquer tous les deux par le dialogue.

- Pour vous, le changement doit aussi venir de l’extérieur. Sachant que de nombreux marocains détestent les donneurs de leçon installés à l’étranger, ne pêchez-vous pas par excès d’optimisme?

-Non car même s’ils les rejettent, ils les entendent puisqu’ils prennent du temps pour les critiquer. Je pense que l’on aurait tort de penser que le Maroc est un pays qui ne s’inscrit pas dans la mondialisation.

-Beaucoup la refusent surtout au niveau des mœurs!

-Oui mais ils ont quand même tous un cousin ou un parent qui habitent à l’étranger et qui au moment des vacances rapportent de l’information sur son pays d’accueil. Cela fait du Maroc un pays extrêmement ouvert sur l’extérieur, il ne faut donc pas le présenter comme une espèce de vase clos.

-Cela n’empêche pas de nombreux MRE d’être plus conservateurs que dans leur propre pays.

- Oui mais qu’on le veuille ou pas, l’extérieur est là. On ne peut pas dire qu’on est influencé par d’autres pays sur des questions de radicalisme et pas pour la modernité. Ce n’est pas plus vrai pour l’un que pour l’autre.

-Etant bien vue au sommet de l’Etat marocain, pensez-vous que votre combat sera soutenu?

-Je n’en sais absolument rien, mais j’ai toujours été claire sur les idées que je défends et mes positions sont connues par tout le monde y compris par les responsables marocains.

-Dans un passage, vous dites que la sexualité est un sujet vendeur dans les médias voire lucratif. Certains ne manqueront pas de vous prendre au mot et de vous accuser de profiter de ce filon...

-Cela m’indiffère car je n’ai jamais été attirée par l’argent ou la richesse. Libre à eux de penser que je défends une cause et des valeurs pour m’enrichir.

-Si vous réalisez le doublé Goncourt-Renaudot, pensez-vous que votre combat pourra aboutir à des résultats?

-Je l’espère car ce serait l’occasion de donner une meilleure visibilité aux difficultés de ces femmes qui ont témoigné dans mon livre.

Cela permettrait peut-être de créer une prise de conscience pour qu’il n’y ait plus de femmes qui se suicident après avoir été violées ou mariées de force. Ces situations d’injustice me révoltent et je pense que ces femmes méritent amplement qu’on se batte pour elles. Si une grosse médiatisation peut ouvrir le débat, je ne pourrais que m’en féliciter.

Avec l'aimable autorisation de medis24.com


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