Nabil Ayouch: Son nouveau film "Razzia" après Much Loved




Propos recueillis par Samir El Ouardighi Jeudi 7 septembre 2017 à 17h02

Médias24: Comment se sent-on après avoir accouché d’un nouveau film?

Nabil Ayouch: Très impatient de le montrer et d’avoir des retours du public parce qu’on s’est donné à fond pour le réaliser et le produire.  

-Votre film est axé sur la lutte pour les libertés individuelles. Peut-on avoir plus de détails?

-C’est l’histoire de cinq personnages de milieux sociaux différents qui se croisent sans jamais se rencontrer et qui sont en proie à des luttes pour défendre leurs espaces de liberté.

Il n’y a aucun dénominateur commun entre eux même si le film est construit sur le terrain de l’intime de cinq tranches de vie. Un des personnages vit dans les années 80 et les 4 autres dans le monde d’aujourd’hui.

Je préfère laisser la surprise au public mais pour résumer, c’est l’histoire de cinq destins aux trajectoires totalement différentes qui luttent pour défendre leur liberté individuelle. Certains réussiront dans leur quête, d’autres finiront par abandonner ou resteront dans le déni.

- Pourquoi devrait-on aller le voir?

-Parce qu’il peut plaire aux personnes sensibles à une thématique d'actualité. C’est un cinéma engagé mais ceux qui ne sont pas d’accord avec ma vision des choses peuvent aussi le voir pour se faire leur propre opinion.

Tout ce qui peut contribuer à créer un débat est, selon moi, bon à prendre car la société marocaine a besoin de ça pour évoluer dans le bon sens.

-Pas d’appréhension après l’épreuve que vous avez affrontée avec votre précédent film?

- Pas du tout car je considère que Much Loved est à ce jour le meilleur film que j’ai réalisé dans toute ma carrière. Il a d’ailleurs été encensé par la critique du monde entier et par les vrais cinéphiles.

-  A qui s’adresse ce nouveau film, sachant que le précédent a été étrillé par beaucoup de Marocains?

-En priorité aux Marocains car je continue à avoir une affection et une relation très forte avec ce public. Il est vrai que certains me haïssent mais il y en a aussi beaucoup qui apprécient mon travail.

Je ne pense pas qu’ils soient si nombreux que ça à me haïr et de toute façon, je ne fais pas des films pour être aimé mais plutôt pour être entendu et compris.

Ce sont les réseaux sociaux qui ont donné un effet loupe trompeur à la campagne de dénigrement dont j’ai été victime. Ce qui s’est passé sur Much loved n’interfèrera pas dans ma relation avec mon public qui est à l’image du peuple marocain, c'est-à-dire généreux et sensitif.

L’expérience de voir un de mes films dans une salle marocaine n’a rien à voir avec celle d’un cinéma à l’étranger. Faisant des films au Maroc en arabe avec des acteurs essentiellement marocains, la réaction du public national m’intéresse au plus haut point.

-Vous avez déjà songé à quitter le Maroc pour travailler à l’étranger?

-J’aurais pu faire des films dans d’autres langues ailleurs car j’ai eu beaucoup d’occasions avec mes agents français et américains qui m’ont envoyé plusieurs scénarios. Je n’exclus rien mais pour l’instant, je n’ai pas senti suffisamment de passion pour basculer de l’autre côté de la rampe.

Je veux d’abord que mes films trouvent un écho dans mon pays, ce qui a été le cas depuis mon premier film Mektoub jusqu’à Much Loved même s’il est arrivé qu’il soit excessif.

Ceci dit, il ne faut pas se mentir, car je suis aussi intéressé par les autres publics et comme tous les réalisateurs, j’ai envie que mes films voyagent et rayonnent à l’étranger et trouvent leur place sur le marché international.

Aujourd’hui, on ne fait plus du cinéma pour les festivals ou pour une sortie nationale car on ne peut financer un nouveau film que grâce au marché international.

-Parce qu’il n’existe aucun marché digne de ce nom au Maroc?

-Chez nous, la vie économique d’un film est réduite à sa plus simple expression. C’est par passion que je diffuse mes films au Maroc car je n’en vis pas et qu’il y a très peu de nos cinéastes qui y arrivent. Beaucoup de réalisateurs sont d’ailleurs obligés de cumuler un autre métier pour pouvoir s’en sortir financièrement et vivre décemment.

Il faut un certain talent car la compétition est extrêmement rude mais si vous arrivez à être visible à l’international, la tâche est moins compliquée pour en vivre et surtout pour s’exprimer librement.

-Comment expliquer que les iraniens cartonnent avec des films qui ne coûtent pas très chers?

-Contrairement à l’idée reçue, ils ne produisent pas des films avec deux bouts de ficelle car la plupart d’entre eux arrivent à financer leurs films à l’international.

-Vous ne pouvez pas nier que cet engouement international est lié à leur indéniable talent?

-Le talent existe partout dans le monde y compris au Maroc. Dans les nouvelles générations, nous avons des réalisateurs brillants comme Hicham Lasri ou d’autres qu’on ne connaît pas encore.

-Vous êtes pourtant un des seuls marocains à avoir percé à l’étranger?

-Je suis mal placé et incapable de juger le travail de mes concitoyens cinéastes mais je peux affirmer que plusieurs d’entre eux ont beaucoup de talent.

Logiquement, le fonds d’aide qui donne des avances sur recettes aux réalisateurs doit être une base de financement pour ensuite solliciter des fonds étrangers afin de faire des films dans de bonnes conditions, c'est-à-dire payer les gens correctement.

C’est là où le marché est exigeant car les bailleurs de fond jugent surtout la qualité d’écriture qui est fondamentale. Passer un an à écrire et réécrire jour et nuit un scénario n’est vraiment pas du luxe.

-Le fonds d’aide qui distribue des avances sur recettes a pourtant refusé de financer Razzia?

-Ce fonds est souverain et il serait prétentieux de prétendre obtenir de l’argent systématiquement à chaque nouveau tournage. De plus, la composition de cette commission change tous les deux ans.

A l’époque où j’ai redéposé le script final de Razzia à ce fonds, après lui avoir rendu l’avance qu’il m’avait versée pour la première version, les membres de la commission (nommés par l’ancien ministre Mustapha El Khalfi) qui m’ont reçu me sont apparus extrêmement conservateurs.

-Vous avez senti une animosité vis-à-vis du nouveau script?

-J’ai senti qu’ils avaient une vision du monde fermée car ils ne m’ont posé aucune question sur le fond du scénario mais uniquement sur des détails de forme qui les choquaient.

Je ne prétends pas avoir été censuré parce qu’ils m’ont refusé l’avance sur recettes, mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’étaient pas du tout sensibles au film que je défendais devant eux.

Il faut cependant préciser que la nouvelle équipe qui vient d’arriver aux commandes de la commission depuis le début de l’année 2017 n’a rien à voir avec l’ancienne.

-Comment avez-vous trouvé ses nouveaux membres?

-En tant que producteur, j’ai accompagné la réalisatrice Maryam Touzani qui leur a présenté le script de son film pour obtenir un financement de l’avance sur recettes.

La température était indéniablement plus détendue. Pour que le cinéma prenne son envol, il faut absolument qu’il y ait des gens neutres de toute idéologie et je crois que c’est le cas maintenant.

-Combien de temps a duré le tournage puis le montage de Razzia?

-Nous avons tourné pendant 9 semaines au Maroc et la postproduction a duré environ neuf mois. Entre l’écriture et la finalisation, il a fallu compter presque deux ans de travail même si le scénario initial qui a été complètement revu date de 2012. Le premier script a eu du mal à être financé malgré une avance sur recettes versée par le CCM que j’ai rendue pour me consacrer à "Much Loved".

Il aura donc fallu 5 ans pour le faire aboutir en incluant la parenthèse de mon avant-dernier film.

-Qu’est-ce qui a changé entre la version initiale et finale de Razzia?

-Au départ, le script faisait la part belle à un film d’anticipation où il y avait quand même plusieurs personnages qui se croisaient sans se rencontrer. Sur la nouvelle version, on a gardé ce principe de tranches de vie en éliminant l’anticipation pour s’inscrire dans le contemporain à partir des années 80. C’est la principale différence mais nous avons aussi réinventé et réécrit le rôle des personnages.

- Comment a été financé Razzia?

- A l’international grâce au concours de Canal +, France Télévisions, Eurimage, Ciné-cinéma, la RTBF… En tout, il doit y avoir une douzaine de financements pour produire le film.

-Combien a-t-il coûté au total?

- Je ne peux pas vous révéler le budget.

-En règle générale, il faut compter entre 4 et 5 millions de DH?

- Au bas mot, car c’est vraiment le minimum quand on fait un film avec l’argent du fonds d’aide. Après, si l’on veut qu’il ait une carrière internationale, cinq millions de DH, c’est impossible.

-Y a-t-il eu des préventes aux télévisions étrangères?

- Nous avons eu des préfinancements en attendant qu’elles diffusent le film. Canal + le fera un an après sa diffusion en salles et les chaines hertziennes deux ans après.

-Qui sont les principaux acteurs composant le casting de Razzia?

- Il y a deux comédiens de Much Loved, Amine Najji qui y interprétait le policier en civil et Abdellah Didane qui était le chauffeur des héroïnes.

- Avez-vous recruté des nouveaux-venus?

- Il y a Dounia Binebine (fille de Mahi Binebine) qui fait ses débuts dans un des cinq premiers rôles et il y a aussi ma femme Maryam Touzani qui joue dans le film dont elle est également coscénariste.

-Combien de temps dure votre film?

-Razzia qui est en langue arabe, français et tashelhit dure environ deux heures.

- Qui a réalisé la bande-son du film?

- La chanson originale de Razzia a été écrite par le groupe "Assif mélodie" originaire de Sidi Moumen constitué de jeunes talentueux que nous avons rencontrés au centre culturel éponyme.

Leur titre en darija qui s’intitule Casablanca a été mis en musique par un arrangeur marocain qui s’appelle Hamid Daoussi.

Il y a aussi deux chansons de Queen parce qu’un des personnages est fasciné par Freddie Mercury.

-Y a-t-il une date de sortie définitive au Maroc?

-Pas encore mais vu que l’on a déjà obtenu notre visa du CCM avec une classification interdit aux moins de seize ans, Razzia devrait être dans nos salles au cours du 1er trimestre de 2018.

-Vu qu’il est interdit aux moins de 16 ans, vous attendez-vous à une nouvelle levée de boucliers?

-Je n’y pense pas même si j’ai été profondément blessé par les attaques subies après l’interdiction de "Much Loved". J’ai d’ailleurs beaucoup pris sur moi pour ne pas abimer la relation que j’ai avec mon pays.

Ceci dit, je refuse de m’inquiéter de ce que vont dire mes détracteurs car je fais des films par conviction en essayant d’être le plus sincère. Après, qu’il plaise à certains et qu’il soit démoli par d’autres, c’est tout à fait normal. J’espère simplement qu’il n’y aura pas la manipulation odieuse de l’opinion publique qui s’est produite avec mon précédent film qualifié par certains de diabolique.

-Pourquoi Razzia est-il interdit aux moins de 16 ans?

-Je n’en ai aucune idée, c’est à la commission du CCM qu’il faut poser la question.

-Selon vous, il ne méritait pas cette classification?

-Absolument pas, mais apparemment, ma vision du cinéma doit être différente de la leur. Les membres de cette commission ont peut être décelé des éléments subversifs qui m’ont échappé.

Dans le passé, j’ai obtenu sans problème un visa normal pour tous mes films alors que tout le monde me disait que je ne l’aurai pas; ça a été le cas avec Mektoub qui évoquait Malika Oufkir, la culture du cannabis et l’affaire Tabet ainsi que pour "Ali Zaoua" truffé de langage cru, scène de viol …

Razzia est donc le premier de mes films à être interdit aux moins de 16 ans. Je suis incapable d’expliquer la décision de la commission qui délivre les visas d’exploitation.

-Peut-être parce qu’elle préfère prendre ses précautions et se couvrir après l’affaire Much Loved?

-C’est une hypothèse qui se tient.

-Avant même sa sortie officielle, votre film concourra au festival canadien de Toronto.

- Une fois tourné et monté, nous avons décidé de participer aux festivals de classe A qui se déroulent à la rentrée. Une copie a été envoyée à ceux de Toronto et de Venise qui l’ont tous deux sélectionnés pour concourir à leur prix respectifs. On a finalement choisi celui de Toronto car notre vendeur international pense que le film a un potentiel plus fort sur le marché nord-américain.

-Pourquoi écarter la Mostra de Venise qui est un des plus grands festivals au monde?

-Il a fallu faire un choix en fonction de la section dans laquelle les organisateurs nous ont mis. Quand un film est projeté en avant-première mondiale dans un festival de classe A, il ne peut pas être dans une section importante dans deux festivals en même temps.


A Toronto, on visait la section plate-forme qui est très prisée car très élitiste avec seulement 12 films internationaux retenus. C’est la section la plus porteuse du festival d’où est sorti l’année dernière "Moonlight" qui a gagné l’oscar du meilleur film. Quand on vise la place la plus compétitive, on doit faire son deuil d’autres festivals.

De plus, Toronto n’est pas un festival de prix mais de marché qui est un des plus importants au monde avec Cannes. L’enjeu est surtout commercial pour les films projetés car ils bénéficient d’une exposition majeure grâce à la présence de toute l’industrie mondiale (acheteurs américains …).

-Hormis Toronto, y a-t-il d’autres festivals internationaux qui l’ont sélectionné?

 -Razzia sera présent en décembre prochain à celui de Dubaï mais fera aussi l’ouverture du festival de Montpellier dont on ne connait pas encore la date exacte.

-Et côté marocain?

- Au départ, il devait faire partie du festival international du film de Marrakech qui a été annulé mais il y a des chances qu’il concourt au festival national de Tanger en fonction de sa date de sortie.

-Qu’estce qui vous a inspiré l’écriture de ce scénario ?

-Ce film est une somme d’une période de vie qui remonte à 1999. Depuis l’année de mon installation au Maroc, je me nourris sans cesse de mon observation de l’évolution de la société marocaine.

-En bien ou en mal?

- Elle a beaucoup évolué mais sur le terrain des libertés individuelles, elle a beaucoup reculé. Au final, mon film est le fruit de mes rencontres avec des vrais personnages durant les 18 dernières années.

J’ai eu envie de parler d’eux parce qu’en le faisant, je mets en relief les sujets qui me heurtent et notamment mon combat de prédilection à savoir la lutte pour les libertés individuelles.

-Certains vous qualifient de documentaliste de la société marocaine...

- Cela ne me dérange pas même si le terme est trop académique. Je me vois plus comme un explorateur qui creuse dans la réalité car ce qui me passionne, ce sont les choses réelles où je me sens le plus vivant.

Quand je vais dans les quartiers défavorisés comme Sidi Moumen où j’ai monté avec Mahi Binebine, un centre culturel, et que je vois les jeunes en détresse s’exprimer à travers l’art, je me dis que la culture peut sauver les âmes.

Pareil quand je vais dans des coins reculés pour explorer d’une autre manière ce pays à travers son âme humaine profonde et naturellement, ce qui m’inspire et me choque transparait dans mes films.

-Vos détracteurs affirment que vous êtes complètement décalé avec la réalité de la société marocaine?

-Ils ne me connaissent pas et il est toujours facile de classer les gens dans des cases. Cela me dérangerait moins si j’étais né à Casa avec une cuillère d’argent dans la bouche alors que ce n’est pas le cas.

-Peu de gens savent que vous avez grandi dans une banlieue parisienne défavorisée...

-Avant de m’installer au Maroc, j’ai en effet vécu à Sarcelles qu’on ne peut pas qualifier de quartier privilégié car j’ai grandi au milieu de barres HLM. J’ai d’ailleurs fais toute ma scolarité dans cette banlieue pas vraiment sécurisée où il existe beaucoup de communautarisme.

-Cela n’empêche pas certains de conspuer votre nom de famille...

-Honnêtement, je me moque de ce que pensent ces gens, surtout s’ils sont prêts à juger un individu sur la lignée familiale ou sur des critères complètement subjectifs.

J’en profite pour préciser que je suis extrêmement fier du travail et des combats menés par mon père et par mes frères et sœurs. Au final, les idées reçues colportées ça et là ne m’intéressent pas du tout.

- Vous avez fini par vous blinder?

-Oui car notre pays est bourré de faux combats. Il y a tellement de gens qui perdent une énergie incommensurable à dire du mal des autres et à détruire, alors que de que de mon côté, j’ai décidé de me consacrer à construire sans perdre de temps à parler de la vie des autres qui ne m’intéresse que peu.

Je préfère parler des autres ce qui est très différent parce que je pense que le Maroc a besoin qu’on lui fasse du bien pour évoluer. Pour que ce soit le cas, il faut être dans une attitude constructive et positive et pas dans la démolition systématique qui ne fait pas avancer les choses.

-Vous excluez donc de faire des films de pure fiction sans ancrage dans la réalité ?

-Je l’ai fait avec "Whatever wants Lola", qui était une comédie musicale entre Le Caire et New York et qui racontait un enjeu civilisationnel. Même si c’était une pure fiction, ce film n’était pas neutre car il décrivait la difficulté d’une danseuse à pratiquer son métier dans l’Egypte d’aujourd’hui.

Je n’exclus cependant pas d’en refaire car la vie d’un cinéaste n’est pas linéaire mais actuellement, je suis dans une période où je me sens complètement inspiré par la réalité marocaine. J’ai donc envie de continuer dans cette voie mais cela me passera peut être quand j’aurai fais le tour de la question.

-Le choix du titre de votre film qui évoque la confiscation n’est pas innocent?

-Razzia, c’est le fait de prendre quelque chose et de l’emporter. A partir de là, quand on retire des choses à des individus, à un moment, ils auront envie de le reprendre d’une manière ou d’une autre.

Ce titre qui peut être compris de différentes manières mais il a une signification hautement symbolique qui fait clairement référence aux libertés individuelles en voie de confiscation.

-Vous pensez donc que le Maroc est en train de reculer sur le terrain des libertés personnelles?

-Sur certains aspects, oui et sur d’autres non.

-Pourquoi?

-Parce que nos élites politiques manquent de courage et que les intellectuels se taisent sur des questions où ils étaient naguère très combatifs. Au Maroc, l’homo intellectus qui prenait sa plume pour dénoncer et crier sa révolte est de moins en moins audible ce qui fait que nous vivons dans une société qui manque cruellement de débats.

A titre d’exemple, j’ai comme tout le monde été interpellé et choqué par ce qui s’est passé dans le bus où une jeune fille a été agressée sexuellement.

En même temps, je ne peux pas m’empêcher de dire, à quand un véritable débat sur la place de la femme dans la société marocaine. Se révolter face à cette agression est une chose mais ce qui doit nous faire bouger, ce sont les causes bien plus profondes à l’origine de cette triste affaire.

-Les plus optimistes pensent qu’il faudra au moins 20 ans pour y remédier à travers une énième réforme de l'éducation?

-Je suis un idéaliste qui ne peut s’empêcher de rêver à un Maroc meilleur maintenant.

Etant le père d’une adolescente de 17 ans, je n’ai pas envie qu’elle doive penser à sa manière de s’habiller pour ne pas devenir une proie ambulante quand elle sort dans la rue.

Je refuse de me résoudre au fait que qu’à l’âge de dix ans, ma fille pouvait se mettre en maillot deux pièces à la plage et que depuis les cinq dernières années, elle ne puisse plus le faire.

-Vous sentez un raidissement conservateur et identitaire depuis quelques années.

- Evidemment, et je n’ai pas envie de ça ni pour ma fille ni pour l’ensemble des Marocaines.

-Comment expliquer ce phénomène récent: par l’apparition de partis politiques religieux?

-Le problème n’est pas là car en face d’eux, il y a d’autres partis politiques qui font preuve d’une apathie incroyable alors qu’ils sont censés faire partie du clan progressiste. Ceux qui devraient être en première ligne pour défendre les libertés individuelles sont désormais aux abonnés absents.

-Ils craignent peut-être de perdre des électeurs?

-Si les partis de gauche ont peur de perdre leur électorat sur des questions sociétales dans lesquelles ils étaient en pointe, c’est que l’on est dans une régression totale qui va à l’encontre de la modernité.

-Les programmes satellitaires du Moyen-Orient ont-ils  une responsabilité dans cette crispation?

-Ils ont évidemment participé activement au formatage des esprits car la télévision a une fonction éducative dans le monde entier et plus encore dans les pays comme le Maroc où le taux d’analphabétisme reste trop élevé.

-Comment l’homme de télévision que vous êtes explique cet écho si important au Maroc?

-Parce que ces programmes sont faits de manière très pédagogique afin de plaire aux téléspectateurs en flattant leurs sentiments identitaires et patriarcaux qui étaient déjà ancrés en eux.

- Est-ce que vos relations se sont apaisées avec le Centre cinématographique marocain?

- Je n’ai jamais eu de problèmes avec eux car ce n’est pas leur commission qui a interdit mon précédent film mais l’ancien ministre de la communication, Mustapha El Khalfi.

- Ils ne vous ont pourtant pas soutenu quand Much Loved a été interdit en salles?

- Cela peut se comprendre car ils étaient assujettis à leur ministre de tutelle et ne pouvaient pas se mettre en porte à faux avec lui. Le vrai problème est que le film a été empêché de passer par la voie classique qui est d’être présenté à la commission de contrôle et de visionnage du CCM pour obtenir ou pas un visa d’exploitation.

- Est-ce que comme certains le prétendent, vous vous êtes enrichi avec Much Loved?

- Pour être honnête, j’ai gagné de l’argent qui m’a permis de rembourser la production de ce film que j’avais réalisé en fonds propres avec un producteur marocain et un français.

Le fruit des ventes en France et à l’international a permis de l’amortir complètement. Hormis le côté humain, je ne me suis pas enrichi et ce n’est pas demain que je pourrais prendre ma retraite.

- Cette expérience ne vous a pas aigri?

- Absolument pas car j’ai essayé de protéger ma relation avec les Marocains pendant cette épreuve en faisant la part des choses entre les sentiments extrémistes exprimés et la manipulation. En lisant les messages d’insultes, on retrouvait très souvent les mêmes éléments de langage.

- Malgré les menaces de mort et le torrent d’insultes contre vous?

- Cela m’a conforté dans ma conviction que si on en était arrivé là c’est qu’il y avait un problème et qu’il fallait se battre maintenant pour changer les choses rétrogrades qui ont eu lieu.

- Vous est-il arrivé d’être inquiet pour votre intégrité physique?

- Bien sûr mais en ordre décroissant, j’ai d’abord eu peur pour mes actrices, puis pour ma famille et enfin pour ma personne. Quand vous manipulez des gens sur le terrain de leurs blessures narcissiques, certains d’entre eux peuvent se laisser aller à des réactions imprévisibles et violentes.

- Qui était derrière cette manipulation?

- J’aimerais bien le savoir mais ce qui est sûr, c’est que c’e sont ceux qui ne voulaient pas qu’il y ait un débat sur la prostitution en particulier et autour de la place de la femme en général dans la société.

- Est-ce le courant idéologique du ministre qui a interdit la diffusion du film?

- Ce sont les gens que je dérange mais pour être précis, ils ne sont pas toujours uniquement là où on pense qu’ils sont.

- C'est-à-dire?

- J’ai été extrêmement choqué par le discours de certaines élites "pseudo-progressistes". Alors que je pensais qu’elles seraient les premières à me défendre, je me suis retrouvé devant des gens qui me reprochaient d’aller plus vite que la musique.

Je veux dire par là qu’il est facile d’accuser de tous les maux le PJD et les islamistes en général mais en réalité, je pense que si le pays ne bouge pas, c’est parce qu’en face, c’est le néant.

- Quelle sera la thématique de votre prochain film?

-  Pour l’instant, j’explore des pistes mais je n’ai encore rien décidé ou écrit.

-Comptez-vous adapter au cinéma le roman "Le fou du roi" de Mahi Binebine?

- Ce n’est pas exclu car nous sommes très amis et beaucoup de choses nous rapprochent. J’en ai parlé avec lui mais pour l’instant, le projet est encore au stade de simple discussion. A ce propos, je croise très fort les doigts pour qu’il obtienne le prix Renaudot qui sera décerné en novembre.

- Hormis Razzia, avez-vous produit un autre film récemment ?

- "Pluie de sueurs" du réalisateur Hakim Belabbes qui a remporté le grand prix en 2016 du festival national du film. Le prochain sera le long-métrage intitulé "Adam" écrit par ma femme Maryam Touzani qui a déjà réalisé deux courts-métrages primés au Maroc et dans le monde.

- Pensez-vous que  Razzia vous réconciliera avec vos détracteurs?

- Je ne fais pas des films pour améliorer mon image mais je pense qu’il va plaire aux Marocains parce qu’il y a des chances qu’ils se reconnaissent dans ses personnages qui font l’âme du Maroc. 

Avec l'aimable autorisation de Medias24




        

Notez





Dans le même sujet sur le Web 


loading...


Inscription à la newsletter

Recherche