Al Adl Wal Ihsane, un mutant


Matrice de la mouvance islamiste, la Jamâa est en passe d’infiltrer les rouages de l’Etat. Sa porosité avec des jihadistes n’est pas virtuelle.



Par-delà l’écume des jours, quel est l’état des lieux partisan et politique? Les partis se sont pratiquement gouvernementalisés. Ils oeuvrent dans le cadre institutionnel en place; ils y déploient des formes d’action conformes aux exigences du respect de la légalité et des principes démocratiques. Le corollaire pour une majorité d’entre eux en est une faible capacité d’attractivité.

C’est vrai que pour ceux de la majorité, subsistent des problèmes de solidarité qui nuisent à rendre leurs discours ou leurs politiques audibles, visibles et lisibles. Même le PJD n’échappe pas à cet affaissement de crédibilité de la politique du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani n’apportant pas une valeur ajoutée personnelle, faute d’arriver à porter et à incarner les réformes initiées, en cours ou en voie de réalisation.

Face à cette situation où l’attentisme et le déficit de confiance se conjuguent -un constat que le président de la CGEM, Salaheddine Mezouar, continue d’établir- la dynamique sociale est active. Elle se démultiplie sur de nombreux fronts et conduit à une forme contestataire pratiquement métastasée. Les syndicats n’y sont pas pour grand-chose; ils peinent à investir des espaces de revendications et de luttes en dehors des bases étriquées de leur implantation. C’est en effet ailleurs que se localisent des champs de contestation, dans des espaces non institués, tels que des problèmes locaux, régionaux (Rif, Jerada), ou encore impliquant des catégories particulières (enseignants contractuels, étudiants en médecine,...). Et quelles structures attisent le feu, encadrent et mobilisent? La Jamâa Al Adl Wal Ihsane et le parti Annahj Addimocrati. La première, matrice de la mouvance islamiste, est tolérée tandis que le second, lui, se situe dans la gauche radicale et est légal. Historiquement adversaires, les gauchistes étaient un temps traités d’ennemis de l’Islam, les voilà se retrouvant dans un front commun tactique et opportuniste pour tenter de porter atteinte au régime. Ce phénomène avait trouvé une première illustration lors du Mouvement du 20 février 2011. Il s’est depuis prolongé lors des événements du Rif (octobre 2016-juin 2017) puis à Jerada et à l’occasion des conflits sociaux des premiers mois de 2019 relatifs aux enseignants contractuels puis aux étudiants en médecine.

Si la place et le rôle du mouvement de la gauche radicale restent finalement marginaux, tel n’est pas le cas de la Jamâa islamiste. Le gouvernement ne s’y est pas trompé. Des mesures ont été ainsi prises touchant la fermeture de 14 maisons servant de locaux de réunions, avec des estrades, un matériel audio, sous couvert de veillées et de rencontres religieuses. La violation de la loi a été invoquée par les pouvoirs publics (législation de l’urbanisme, des rassemblements publics et des lieux de culte). Les dirigeants de la Jamâa mettent cela sur le compte d’une volonté des autorités de lui faire payer «son militantisme et sa lutte contre le despotisme et son alignement avec les forces démocratiques qui réclament la justice».

La Jamâa paraît avoir changé de stratégie depuis la disparition de son fondateur, Abdesslam Yacine, en 2012. Elle n’entend plus se limiter au périmètre qui était le sien, celui de la prédication et d’un retour vertueux des citoyens aux principes de l’Islam. Elle bascule de plus en plus ouvertement, en effet, dans le champ social en mobilisant ses structures et ses effectifs -plus de 200.000 membres- à travers un maillage territorial de premier plan.

Elle a théorisé un processus de déploiement national avec un recrutement massif; elle s’approprie l’espace sociopolitique; elle infiltre les rouages de l’Etat -l’«entrisme»... Sa porosité avec des jihadistes n’est pas virtuelle et des dizaines de profils ont été ainsi identifiés et neutralisés, fondant la vigilance de l’appareil sécuritaire, surtout que des ramifications ont été établies à l’étranger dans certains centres de culte ou culturels. A telle enseigne que l’hypothèse de la dissolution d’Al Adi Wal Ihsane -et au passage d’Annahj Addimocrati- est, dit-on, sur la table. De quoi rendre inconfortable -et intenable?- une telle option décidée par un chef de gouvernement PJD comme Saâd Edine El Othmani...

La Jamâa est distincte du PJD, mais elle appelle ses membres à voter pour ce parti. Elle s’active de plus en plus comme par compensation de la déflation du PJD gouvernemental en 2019. Le socle est partagé mais il pousse à la naissance et à l’activisme d’un «mutant» par rapport au binôme traditionnel Al Adi Wal Ihsane-PJD




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