Débat : Quitter ou rester au Maroc ! Réda Dalil / Youssef Tobi




MAROC : PARTIR OU RESTER ? par Réda Dalil

La fracture est telle que des milliers de Marocains éduqués ne se sentent plus chez eux dans ce pays. Leur tort: être allé à l'école, s'être appliqué, avoir voyagé, s'être civilisé, avoir appris des langues, vivre d'un métier qu'ils ont appris à la dure. Le sentiment de culpabilité vis-à-vis de l'océan de détresse, de mal-vie, de désespérance qui les entoure est grand.

En eux nait un dilemme : que signifie être marocain ? Est-ce le substrat du plus grand nombre, de l'océan de misère, de chaos, de système « D », de bouts de chandelles, qui, tels des embruns toxiques brumisent ce pays d'une écume malsaine, exaspérante? Doivent-ils s'y conformer, slalomer entre insécurité et arbitraire, s’aveugler aux comportements les plus brutaux, imaginer une réalité alternative, vivre dans le déni, ou bien leur faut-il accéder à la certitude que plus rien ne les attache à ce pays, que leurs réflexes premiers s'écartent d'une norme obscure qui n'est plus la leur ?

Leur faut-il céder au désir de partir en Occident, là où leur éducation, leurs études, leurs habitus les intime de voguer ? Cet écartèlement les tourmente, les hante. Eux, par la force des choses se sont ancrés ici, par le gagne pain, par la rencontre amoureuse, par la famille, souvent par l'attachement aux parents, aux proches, mais cela suffit-il à hypothéquer une vie dans la frayeur du quotidien, des m’charmlines, des psychotiques qui sillonnent les rues sans surveillance, signalant leur invasion nocturne par des cris perçants. La rue, la nuit, le jour est un no (wo-man's land) ?

Leurs femmes doivent-elles se barricader dans des voitures devenues caissons hermétiques, véhicules anti-émeutes, contre un machisme qui, loin de reculer, ne fait que s'aggraver sur l'autel d'une culture du mâle dominant jamais au grand jamais remise en cause.

Doivent-ils vivre au milieu des crachats, de la crasse, de la bile visqueuse qui ruisselle le long des gouttières, des trottoirs que l'on décolle et recolle deux fois par mois, d'une ambiance pesante, pas heureuse, pas sereine, vivre la tête en pivotement permanent, regarder à sa droite, épier sa gauche, surveiller ses arrières, jamais devant, jamais le menton haut et fier, vivre la peur dans les viscères, se sacrifier. Doivent-ils se regrouper, se détacher du grégaire, faire scission du groupe, se rassembler, former leur communauté ghettoïsée comme les nantis, leur terre promise au sein d'une terre, la leur, qui s'obstine à s'encroûter dans la bigoterie, la sauvagerie, le mensonge, l'envie, la bêtise, tandis qu'eux, d’une façon ou d’une autre, ont avancé, se sont organisés, veulent vivre protégés, heureux, et si possible vieillir ainsi.

Gros doute, grand dilemme, la fracture est grande, si grande qu'elle pose une question effrayante, faisons-nous toujours peuple?


Quand on voit défiler sous ses fenêtres, un jour de match, des hordes de jeunes criant des insanités, s’assénant coups de poing, crachats, injures, se bousculant, hurlant à s’en fendiller le poumon, quand on tremble pour ses enfants, ces citoyens en devenir, comment leur enseigner la pondération, la parole douce, polie, sans en faire des marginaux, des faibles, dans ce tsunami pulsionnel primaire qui charrie l’énervement, la colère et où les mots « merci », « s’il vous plait », « avec plaisir », sont désormais extraterrestres ?


L’Etat a failli à égaliser la population. Cela n’a rien à voir avec l’argent, les revenus, le patrimoine… l’inégalité est dans la courtoisie, la propreté, la civilité. Il est faux de croire qu’il faille être diplômé, de la classe moyenne, lesté d’un crédit hypothécaire pour accéder à l’humanité, autrement dit au calme, à la gentillesse, à une bienveillance amicale. Gros doute, grand dilemme, la fracture est grande, si grande qu'elle pose une question effrayante, faisons-nous toujours peuple? Partir ou rester ? Partir ou rester ?

Réda Dalil

Plutôt que de partir, voilà pourquoi je choisis de rester au Maroc. Par Youssef Tobi Étudiant en affaires internationales à Sciences Po Lyon

Le patriotisme boit le calice jusqu'à la lie, ce sera, je l'espère la dernière métaphore que j'emploierai ici. Face à des chroniques dystopiques, mêlant aphorismes grandiloquents à un mépris de classe criard, je tenterai ici d'opposer des arguments rationnels face à ces vagues d'abandon de sentiment national, face à l'oubli des enjeux qui sont les nôtres. Bien sûr, la langue dans laquelle je m'exprime restreint la tribune et vous me permettrez ce seul paradoxe: celui de parler des Marocains dans une langue que seulement 39 % d'entre eux parlent.

Premièrement, le tort de ces jeunes gens ayant fui la mère patrie serait d'être allé à l'école, de s'être éduqué en somme. Ces braves gens illuminés sont alors confinés dans leurs environnements et demandent à pouvoir jouir d'une liberté qu'ils n'ont pas ici, enfermés par le carcan familial, les mœurs ou parfois la religion. Très bien, je le conçois.

Ce qui est dangereux en revanche, c'est de présenter ces gens comme des opprimés alors qu'ils sont (que nous sommes, pour la plupart qui liront cette tribune) des privilégiés. En effet, ceux qui quittent leurs pays, ceux qui une fois à Paris, Londres ou New York critiquent les maux de notre patrie, ont tout à fait le droit de le faire, mais comment comptent-ils imposer leurs idées de progrès, de civisme ou de modernité alors qu'ils sont à des milliers de kilomètres?

Les constats alarmistes sont utiles pour mettre en lumière certains dysfonctionnements. Mais là-bas, chez ceux qui disent la "Fronce", il y a des gens qui sont acteurs de changements, il y a dans cette jeunesse une envie d'émancipation, il y a dans la société même un vrai mouvement, une action réelle et positive de changement de mœurs, qu'il s'agisse de condition de la femme, de rapport à l'autre et même de religion. Alors on m'opposera dans ce cercle restreint quelques vindictes que je connais bien: "tu es trop jeune, tu verras", "de toute façon, ce pays est foutu" ou encore "ces Marocains sont des sauvages", et je répondrai d'avance que je préfère être optimiste et avoir tort qu'être pessimiste et avoir raison.

D'ailleurs, voilà ici quelques raisons de rester dans ce pays, voire d'y revenir:
 
  • Le Maroc se construit, chacun peut contribuer à sa manière à l'écriture de son histoire et de son développement
  • Les mœurs rétrogrades ne changeront pas tant qu'une grande partie de la société qui en est victime ne s'impose pas dans le débat public
  • Beaucoup de jeunes rêvent de partir, il semble que personne ne peut les en dissuader. Pourtant, il est impératif pour notre pays de garder en son sein ses forces vives à savoir sa jeunesse
  • Rentrer au pays ou y rester est un sacrifice à bien des égards, mais il reste néanmoins un sacrifice pieux. En sacrifiant sa liberté et son confort intellectuel, on fait le pari que nos enfants, eux, vivront dans un environnement épanouissant et sûr, par notre action
Je comprends bien le mal-être de cette génération qui fuit le pays. Je comprends aussi bien pourquoi souvent ils ne reviennent pas. Je ne discourrais pas sur les opportunités d'emplois inexistantes pour des jeunes souvent très qualifiés, de la propagande culturelle faisant de tout ce qui est occidental un eldorado de confort où même du gouffre qu'est notre éducation publique.

Ici, il s'agit pour tous de considérer ce pays comme un enjeu, de se souvenir de cette phrase de John Fitzgerald Kennedy qui interpela son peuple, si admiré dans nos contrées, pour les inviter à se demander ce qu'ils font pour leurs pays plutôt que ce que le pays fait pour eux. Oui, le sacrifice est difficile mais nécessaire pour ceux qui désirent voir leurs enfants vivre dans un Maroc meilleur. Nous avançons à grand pas, il y a de l'espoir dans notre jeunesse, notre roi, notre histoire.

Deuxièmement, personne n'a jamais pris de café avec l'État, l'État "n'égalise" pas. Il entreprend des actions, et ces actions sont menées par des hommes et des femmes. Prenez le risque de conduire dans des routes peu sûres, combattez les idées rétrogrades, faites le pari de la jeunesse, celui du développement, celui de la cohésion. L'humilité vous appelle au patriotisme et le patriotisme vous appelle à l'action et l'action elle, vous renvoie à l'humilité.
 

Par Youssef Tobi Étudiant en affaires internationales à Sciences Po Lyon


Source : http://www.huffpostmaghreb.com/youssef-tobi/plutot...


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