Démission de Salaheddine Mezouar de la présidence de la CGEM


Démission de Salaheddine Mezouar de la présidence de la CGEM
Adieu à jamais ou simple au revoir ?
Violemment recadré suite à ses propos sur la situation politique en Algérie lors de la World Policy Conférence, le Président de la CGEM, une instance patronale déjà en proie à une profonde crise interne, a jeté l’éponge.



La charge est violente et les mots sont durs. Ils crépitent comme une rafale de mitrailleuse.  «Irresponsable, maladroite et irréfléchie», c’est ainsi qu’un communiqué émis le dimanche 13 octobre par le Ministère des Affaires Etrangères décrit, au nom du gouvernement marocain, la sortie de Salaheddine Mezouar, lors de la 12ème édition de la World Policy Conférence organisée par l’OCP à Marrakech du 12 au 14 octobre. Le même communiqué s’interroge avec force circonspection sur «le timing et les véritables motivations» des déclarations du Président de la CGEM «qui a cru devoir commenter la situation interne en Algérie», avant de rappeler en guise de sentence que : «La CGEM ne peut se substituer au gouvernement de SM le Roi dans la prise de positions sur les questions internationales et notamment le développement dans ce pays voisin".

Décennie noire

Moins d’une heure après la diffusion dudit communiqué, Mezouar annonce dans un email lapidaire adressé à ses collaborateurs, sa démission de son poste de Président de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) pour «des raisons de contraintes personnelles majeures». En ce dimanche paisible du début d’automne, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. Elle se propage à la vitesse du son au sein d’un patronat en situation d’expectative depuis plusieurs mois, suite à une profonde crise d’hommes et de confiance qui avait atteint son apogée au cours de l’été 2019 avec les démissions en série de plusieurs de ses figures de proue. «Qu’est-ce qu’il a dit encore ?», c’est entre autres questions celle qui revient le plus.  

Pour savoir ce qu’à «encore dit» Mezouar au point de susciter une réaction aussi violente de la part d’une diplomatie marocaine pourtant connue pour sa mesure et son sens profond du mot et du verbe, il faut revenir à la veille. Samedi 12 octobre, jour d’ouverture de la 12ème édition de la World Policy Conférence, le désormais ex-président de la CGEM, impeccable comme à son habitude dans son habituel costard/cravate taillé sur mesure, s’exprimait avec un phrasé lent et posé dans le cadre d’un panel ayant pour thème «Les perspectives économiques et politiques dans le contexte de la montée de la Chine». Installé sur scène aux côté d’autres intervenants, en face d’une  salle remplie d’invités de haut rang et de représentants des médias nationaux et internationaux, Mezouar a dit exactement ceci : «Le Maghreb est en train de vivre des mutations structurelles porteuses d’espoir. Ce que j’observe en Algérie est porteur d’espoir. Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’Algérie ne reviendra pas en arrière. Et donc le pouvoir militaire, devra accepter de partager le pouvoir. La solution à la problématique algérienne, aujourd’hui, c’est d’amener le pouvoir algérien à accepter la solution du partage du pouvoir. Mais il va devoir composer avec ceux avec lesquels il a mené une guerre interne pendant dix ans parce que c’est l’une des rares forces organisées qui restent encore en Algérie. Toutes les formations politiques historiques sont rejetées radicalement, structurellement, par la population qui est dans la rue». Fin de citation.

Souvenir traumatisant

Vues du Maroc, les déclarations de Mezouar, nimbées d’optimisme quant à la situation politique chez le voisin de l’Est et son devenir, peuvent paraître anodines et limite bienveillantes pour l’observateur profane. Mais de l’autre côté de «Zouj Bghal», dans un pays traversé depuis plusieurs mois par une forte contestation sociale à propos de laquelle la responsabilité d’une supposée «main invisible étrangère» a, à maintes reprises été évoquée par une junte militaire au bord de l’implosion et en pleine crise de paranoïa, les propos de Mezouar peuvent servir de précieux alibi en vue de détourner l’attention de la rue. Dans cette déclaration qui semble à postériori hasardeuse, ce qui a sans doute le plus suscité l’ire de la diplomatie marocaine, c’est la qualité passée de Ministre des affaires étrangères de son auteur. Il y a ensuite son contenu.

En plus de s’attaquer au pouvoir qui essaie de se maintenir en place et aux formations politiques traditionnelles avec en tête de liste le Front de Libération Nationale (FLN), Mezouar a réveillé un douloureux souvenir. Celui de la très traumatisante «décennie noire» marquée par une guerre civile entre le pouvoir militaire et le Front de Libération Nationale (FLN) d’un côté et le Front Islamique du Salut (FIS) et son bras armé l’AIS (Armé Islamique du Salut) de l’autre.  C’est donc à ce conflit sanglant au bilan estimé aujourd’hui à un quart de million de victimes, des milliers de disparus et un million de déplacés et exilés que les propos de Mezouar ont fait penser en cette matinée du samedi 13 octobre. Mezouar enfonce le clou lorsqu’il invite le pouvoir algérien à composer avec cette force politique, en l’occurrence islamiste, qui figure selon lui parmi les rares forces organisées qui subsistent en Algérie. S’en était-il rendu compte ? Rien n’est moins sûr. Ce qui dénote d’un grave manquement et d’une confondante légèreté de la part de celui qui a chapeauté la diplomatie marocaine de 2013 à 2017.

Salaheddine Mezouar n’en est pas à son premier coup d’essai. Déjà en octobre 2015, en pleine crise diplomatique entre les Royaumes du Maroc et de Suède à propos des provinces sahariennes, l’homme s’était distingué en déclarant sur le plateau de Medi 1 Tv que ses arguments opposés à son homologue, Ministre des affaires étrangères Suédoise, l’avaient «déstabilisé et fait trembler». C’est l’époque de la fameuse polémique du «Tfe3fi3» qui lui collera définitivement à la peau. Puis en février 2016, il récidive en confondant sur le plateau d’une autre télé, autrement plus regardée, Sky News Arabic en l’occurrence, la Russie de Poutine avec l’ancienne Union Soviétique. C’est donc ce style pour le moins volubile et inadapté aux arcanes de la grande politique que Mezouar a fini par payer en ce dimanche 13 octobre 2019. Il se murmure aussi que son bilan à la tête de la CGEM n’y est pas pour rien. Son mandat marqué par de profonds spasmes et une crise continue d’hommes et de confiance au sein du patronat marocain, a fini par le rattraper. Ce qui explique le silence assourdissant de ses pairs au lendemain de sa démission.

La CGEM s’enfonce dans la tourmente

Jusqu’en milieu de journée du lundi 14 octobre, aucun commentaire ou communiqué officiel de soutien émanant de la CGEM n’était visible sur les radars. Seules quelques prudentes réactions teintées d’étonnement, ainsi qu’une nuée de commentaires neutres ont circulé ça et là, sur les réseaux sociaux. En parallèle, les commentaires de la masse d’anonymes étaient partagés, eux, entre ceux qui approuvent et ceux qui dénigrent un communiqué des Affaires Etrangères marocain au ton trop vindicatif, de surcroît injustifié en raison de la supposée indépendance de Mezouar en sa qualité de Président d’une association librement constituée en vertu du Dahir N°1-58-376 du 3 joumada I 1378(15 novembre 1958) règlementant le droit des associations. Ce manque de réaction du patronat sans doute justifié par la prudence de mise en pareille situation est cependant appelé à être rompu au plus vite. Du moins pour annoncer les mesures devant être mises en œuvre pour le remplacement du Patron des patrons. Et dans ce registre, la confusion reste totale.

Les statuts de la CGEM prévoient en effet qu’en cas de cessation définitive de fonction du Président en raison d’un décès ou d’une démission ou de toute autre cause, celui-ci doit-être remplacé par le Vice-président Général, en attendant l’élection d’un nouveau Président dans un délai de trois mois. Les choses se compliquent lorsque l’on sait que depuis la mi-juillet 2019 et la démission de Faïçal Mékouar, la CGEM ne dispose pas de Vice-président général. Ce qui pose de lourdes questions quant au retard injustifié et désormais pénalisant dans la nomination du remplaçant de Faïçal Mekouar et dont la responsabilité incombe à Salaheddine Mezouar. Aujourd’hui donc et à moins d’un aménagement juridique dont on ignore la forme et la nature, la CGEM se retrouve décapitée. Et la vacation de sa présidence augure d’une longue période d’incertitude, alors même que la CGEM est appelée à jouer les premiers rôles dans la gestion de certains dossiers brulants de cette phase critique post-remaniement ministériel.

D’autres questions subsistent quant au devenir de Salaheddine Mezouar. Sa démission signera-t-elle son retour au sein de sa famille politique du RNI dont il s’était séparé à sa nomination en tant que Président de la CGEM pour des raisons évidentes de neutralité politique, ou bien cette démission annonce-t-elle tout bonnement sa mort politique ? L’avenir nous en dira plus. Mais gageons que malgré la gravité de la situation, l’homme, en bon ancien basketteur qu’il est, essaiera, tant bien que mal, de rebondir.

Majd El Atouabi L'Opinion du 15/10/2019

Un communiqué au ton inédit

C’est dans des mots très forts et inédits dans les annales de la politique marocaine que le recadrage de Mezouar suite à sa sortie du samedi 12 octobre a été fait. Repris par l’agence officielle MAP et annoncé en Une des journaux télévisés de 2M et de la RTM, le communiqué émanant du ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération Africaine et des Marocains Résidant à l’étranger dispose en effet que :
«Le gouvernement de Sa Majesté le Roi dénonce la démarche irresponsable, maladroite et irréfléchie de M. Salaheddine Mezouar, président de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM), qui a cru devoir commenter la situation interne en Algérie lors d’une conférence internationale tenue à Marrakech».

Cette déclaration a soulevé des questionnements au niveau de la classe politique et de l’opinion publique quant à son timing et ses véritables motivations, précise le ministère dans un communiqué. La CGEM, poursuit la même source, "ne peut se substituer au gouvernement de SM le Roi dans la prise de positions sur les questions internationales et notamment le développement dans ce pays voisin", ajoutant que la position du Royaume du Maroc à ce sujet est "claire et constante". "Le Royaume du Maroc a, en effet, décidé de s’en tenir à une attitude de non-ingérence par rapport aux développements en Algérie.

Le Maroc s’abstient de tout commentaire à ce sujet. Il n’a ni à se mêler des développements internes que connaît ce pays voisin, ni à les commenter de quelque manière que ce soit", conclut le communiqué.


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