IA et la transformation digitale au Maroc peuvent avoir un impact majeur en termes de compétitivité des entreprises


Pour Yassine Sekkat, directeur associé et spécialiste des économies africaines dans le domaine de la digitalisation chez McKinsey, l'intelligence artificielle et la transformation digitale au Maroc peuvent avoir un impact majeur en termes de compétitivité des entreprises, d’amélioration des services publics... Un moyen pour rattraper le retard économique et technologique par rapport aux pays avancés... à condition d'adopter certaines mesures prioritaires. Explications.



Médias24 : Les applications économiques de l’intelligence artificielle (IA) en sont à leurs balbutiements partout dans le monde… N’est-ce pas une opportunité pour les pays émergents de rattraper leur retard économique et technologique ?
 

Yassine Sekkat: Oui, effectivement c’est une formidable occasion de rattrapage. A condition que les pays émergents réussissent à relever ce défi, ce qui n’est pas encore tout à fait acquis.

L’IA crée effectivement pour nos sociétés et nos entreprises une opportunité unique d’améliorer significativement leur performance et d’adresser les changements majeurs de consommation de nos concitoyens. Ces derniers ont vu leur comportement changer de manière drastique que ce soit par rapport à l’accès à l’information, à la façon de choisir leurs produits ou à leur mode d’interaction avec leur environnement.

Pour les pays émergents, cette opportunité est bien réelle et même accessible grâce à la réduction importante des coûts d’accès à la technologie. Aujourd’hui, toutes les capacités de calcul et de stockage de données sont disponibles à un coût très faible. Cet accès facilité à la technologie couplé à des cycles de formation relativement courts des Ingénieurs data (12-36 mois) pourrait permettre de développer des premiers algorithmes d’IA de nature à accélérer la transformation des entreprises des pays émergents…
 

-Quels sont les prérequis d’une transition réussie?
 

-Nous pensons qu’il existe 4 prérequis à une transition IA réussie:

1-L’accès à la technologie,

2-Le développement et l’attraction des talents,

3-La formation d’écosystèmes permettant l’intégration des chaînes de valeur

4-La régulation rendant possible l’accès à ces données en ligne de manière sécurisée et avec les standards internationaux de protection de données.

Une transition réussie nécessitera d’une part de démocratiser l’accès à la technologie que ce soit les plateformes de développement, les capacités de calcul et de stockage, etc. D’autre part, de former massivement notre jeunesse à ces nouveaux métiers de demain liés à l’IA qui sont schématiquement de 3 types (data engineers, data architects et data scientists).

Il est également important de focaliser les efforts de développement sur les cas d’utilisation («uses cases») à plus fort impact que ce soit autour des problématiques sociales (exemple détection précoce de maladies sévères) ou des sujets économiques (par exemple détection de fraudes ou optimisation des achats).

Pour cela, l’organisation en écosystème sectoriel (Fintech, Edtech, etc.) permet de mettre autour d’une table les donneurs d’ordre, les startups, les universités et les pouvoirs publics. C’est à notre sens la combinaison gagnante pour maximiser l’impact.

Enfin, les adaptations réglementaires permettent de rendre accessible les données (qui existent déjà … et souvent plus que l’on ne croit) tout en mettant en place les garde fous nécessaires quant à la protection des données personnelles.
 

-Quels sont les écueils à éviter? Doit-on s’attendre à d’importants dommages collatéraux, notamment en termes de destruction d’emplois?
 

-Nous ne pensons pas que l’IA sera une menace en termes de destruction d’emplois. Au contraire, nous pensons que les opportunités qu’elle va créer peuvent en générer beaucoup plus… encore une fois à condition que les pays accompagnent intelligemment la tendance.

L’IA va créer une demande colossale d’ingénieurs et de techniciens formés à un haut niveau, constat particulièrement vrai au Maroc, où le manque de professionnels IT reste criant. Malgré les quinze mille diplômes décernés chaque année, ces ingénieurs ne représentent que 27% de l’ensemble des lauréats.

La demande d’emplois qualifiés dans les métiers du digital est également forte dans l’ensemble des pays développés et émergents, où la pression sur les profils IT va continuer à augmenter au cours de la prochaine décennie. Les métiers de l’IA présentent l’avantage de répondre à une demande forte et pérenne, au Maroc comme à l’international, et limitent donc fortement le risque de «Education for unemployment».


- Pouvons-nous avoir quelques exemples concrets de "Use-cases" pour les secteurs de l’agriculture, de l’industrie, des services …?
 

-Prenons le cas de l’agriculture où aujourd’hui grâce à l’IA vous avez des fermes à la pointe de la technologie qui sont entièrement gérées par des algorithmes optimisant l’ensemble des paramètres pour maximiser la production: du choix de la semence au dosage du pesticide, en passant par l’optimisation de la période de semence jusqu’à la date de la récolte. Ces fermes sont également équipées de matériels automatisés et entièrement connectés à ces algorithmes d’IA.

Les niveaux de productivité atteints sont sans commune mesure avec ce que nous rencontrons aujourd’hui dans nos régions. Imaginez-vous un instant l’impact que cela aurait sur le potentiel de notre agriculture si ces techniques sont utilisées au Maroc...

 

Sur le plan industriel, les expériences réussies au niveau international ont montré un impact majeur de l’IA dans l’amélioration de la productivité et la réduction de coûts grâce aux cas de maintenance prédictive, d’optimisation de la supply chain de bout en bout, d’optimisation des rendements (consommation de matières première)…


- Comment le Maroc peut-il atteindre l’objectif de 5 à 6% du PIB généré par internet, selon les recommandations du Mc Kinsey Global Institute?

 

-Au-delà d’un objectif PIB, la mise en place de la stratégie digitale au niveau national aurait un impact majeur en termes de compétitivité des entreprises, d’amélioration des services publics, d’émergence d’une place digitale régionale.

L’atteinte de cette vision pourrait se faire selon nous par l’activation de 4 grands leviers. D’abord la stimulation de la demande. Il s’agit ici d’accompagner de manière ciblée les secteurs ayant déjà une certaine ‘maturité digitale’ au Maroc pour lesquels nous avons des preuves d’impacts claires en termes de productivité et d’emplois (exemple: le secteur financier, les Telecoms, l’industrie, l’éducation, la santé ou les services publics).

Le deuxième levier concerne la stimulation de l’offre. Il s’agit ici d’accompagner le tissu de startups et d’entreprises innovantes par un arsenal de mesures de croissance à l’image de ce que d’autres pays ont fait (exemple la Tunisie avec le Start-Up Act).

Le troisième levier consiste à mettre en place les conditions transverses en ce qui concerne la formation (5-6 types de métiers pour lesquels il y a une pénurie internationale), l’accès aux infrastructures (couverture du réseau, data centers) et la règlementation.

Enfin, le dernier levier consiste à disposer d’une véritable institution de déploiement de la stratégie et de coordination des acteurs. La création de l’ADD en 2017 a été en ce sens une très bonne nouvelle.
 

-Concrètement, de quelle manière le ‘Digital Lab’ de Casablanca procèdera-t-il à l’accompagnement des organisations marocaines et africaines ?
 

-Conscient des enjeux du digital dans notre pays et en Afrique, le bureau de Casablanca a en effet créé récemment un «Digital Lab» dans le but d’accompagner les organisations publiques et privées marocaines et africaines dans leur transformation.

Ce Digital Lab regroupe un certain nombre de talents pointus dans le Digital et l’IA (Data scientist, data architect, Data engineer, Translator…) qui seront mis à disposition de nos clients pour accompagner et former leurs équipes en charge de la transformation digitale et data... Ces profils seront notamment en contact permanent avec notre centre de compétence au niveau international afin de co-développer de nouveaux outils et d’échanger sur les évolutions technologiques.

Nous sommes convaincus que la révolution digitale sera significative et durable et qu’elle va bouleverser de manière importante les business models des entreprises dans nos régions. C’est en ce sens, que nous souhaitons accompagner nos clients avec des ressources aux meilleurs standards internationaux dans le domaine.
 

-Vous faites état d’une pénurie mondiale de ressources humaines outillées pour tirer profit de l’IA en entreprise. En parallèle, nous n’observons pas de développement significatif en matière d’offre de formation IA… Est-ce une erreur stratégique selon vous? Comment rectifier le tir pour ne plus être à la traine?
 

-Former le plus grand nombre de talents et le plus rapidement possible va être un des facteurs clés de réussite dans cette révolution de l’IA pour combler le retard avec les pays les plus avancés. Aujourd’hui, la demande de talents devient de plus en plus forte au Maroc avec des offres d’emplois importantes, non satisfaites à ce jour.

Cela a permis une prise de conscience des instituts de formation qui commencent à peine à créer des cursus spécifiques pour ce genre de talents, mais nous sommes effectivement encore très loin du niveau requis pour entamer une réelle révolution de l’IA au Maroc.

Le plus important est de créer des cycles de formation pertinents, en ligne avec les besoins du marché sur les différents types de profil requis dans la Data.
 

- L’IA permet, notamment, d’affiner et personnaliser des stratégies en cours de déploiement. Elle permet aussi d’anticiper l’avenir, de s’inscrire dans le prédictif plutôt que dans le correctif… Parlez-nous un peu de cet aspect de l’IA.
 

-L’IA va changer radicalement la manière dont les entreprises élaborent et exécutent des stratégies mais aussi les processus de décision. Vous avez tout à coup à votre disposition une transparence beaucoup plus importante sur votre performance et des outils d’aide à la décision beaucoup plus puissants qui changent la dynamique dans les entreprises.

Ces éléments permettent de mieux appréhender de manière quantitative les risques associés et facilitent la scénarisation du futur (IA predictive). Ainsi, les décisions sont prises de manière beaucoup plus informée et consciente (vs plus intuitives) et la puissance de calcul de l’IA permet de mettre à jour à une fréquence élevée les différents scénarii et ainsi ajuster au fur et à mesure le déploiement d’une stratégie.
 

- Le rapport du Mc Kinsey Global Institute fait ressortir une forte progression des marges des entreprises ayant implémenté une stratégie IA – supérieures de 3 à 15%. Et l’écart devrait encore plus se creuser au cours des trois prochaines années… Pour une économie émergente comme le Maroc, quelles sont les mesures prioritaires à implémenter afin de profiter de ce surcroit de croissance?
 

-L’IA peut, en effet, avoir un impact très important sur la performance des entreprises dans de nombreux secteurs. L’analyse poussée des données à grande échelle, les insights des algorithmes prédictifs ainsi que la capacité d’anticipation des dirigeants donnent une longueur d’avance aux entreprises.

Pour une économie émergente comme le Maroc, il est possible de prendre la vague de l’IA et de se positionner clairement sur certaines niches. Cependant, des mesures prioritaires et des prérequis sont nécessaires :

1) une prise de conscience des dirigeants de l’importance de s’engager dans des transformations digitales YC. Data ;

2) la formation accélérée de profils à ces nouveaux métiers

3) l’accompagnement de l’écosystème et des startups locales par l’Etat

4) l’adaptation de la réglementation YC. open source et protection des données personnelles.

Source : https://www.medias24.com/





        

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