L'Algérie vers la déshérence


Incertitudes sur la tenue des élections présidentielles



Le soulèvement populaire a mesuré, très tôt, que la démission de Bouteflika ne suffisait pas et qu’il fallait mettre à bas tout un “système” pour espérer mettre sur pied une nouvelle Algérie.

Et maintenant, que faire? Elections présidentielles le 4 juillet 2019 ou pas? Celles-ci sont de plus en plus incertaines. En l’état, comment se présente cet agenda? A la date de la clôture du dépôt des candidatures, le samedi 25 mai, la situation était pour le moins inédite: seuls deux candidats -des illustres inconnusavaient déposé leur dossier au Conseil constitutionnel. Ils étaient pourtant 77 candidats potentiels à y avoir déposé des lettres d’intention, trois d’entre eux seulement étant des responsables de partis (Belkacem Salhi, de l’Alliance nationale républicaine; Tayeb Yenoune, du Front pour le Développement, la Liberté et l’Equité; et Abdelaziz Belaid, du Front El Moustakbel).

Valider le processus
Pas de candidats, donc pas d’électeurs! Que fera-t-on alors? Au plan procédural, il appartiendra au Conseil constitutionnel de dresser un constat de cette situation et, partant, de déclarer le report de ce scrutin. Mais à quelle date? Le futur calendrier ne pourra qu’être la traduction d’un accord entre toutes les parties prenantes. Lesquelles? Les forces du Hirak avec cette forte incertitude cependant quant à leur organisation et leur structuration pour désigner des représentants qualifiés et légitimes. Les partis d’opposition auront également leur mot à dire à cet égard. Les partis représentatifs -ou considérés comme tels- doivent aussi être associés. Mais il est bien évident qu’en dernière instance l’armée dirigée par Ahmed Gaïd Salah pèsera de tout son poids pour valider le processus devant conduire au scrutin présidentiel. Pour l’heure, ce chef d’état-major ne peut qu’accuser son échec.

Il a soutenu dès le départ le strict respect de la Constitution en poussant à l’incapacité de l’ex-président Bouteflika et à l’application de l’article 102 régissant l’intérim. C’est sur cette base-là que Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la nation (sénat), a été investi le 9 avril 2019 pour un mandat de 90 jours devant s’achever le 9 juillet. Dans ce schéma-là, avec l’absence de d’élection présidentielle le 4 juillet et la fin de fonctions de ce président par intérim cinq jours plus tard, la situation institutionnelle et politique de l’Algérie connaitra un «vide» total plongeant ce pays dans une ère de déshérence porteuse de toutes les inconnues.

Report du scrutin
Quelle sortie de crise est envisageable? Le général Ahmed Gaïd Salah n’ignore, bien entendu, rien de ces contraintes. Après avoir défendu durant des semaines le maintien du scrutin du 4 juillet, le voilà qui n’y fait plus pratiquement référence ces jours-ci. Ainsi dans son dernier discours du mardi 28 mai, dans le cadre d’une tournée à Tamanrasset (6ème région militaire, extrême sud), il a centré son allocution sur la nécessité d’un «dialogue constructif» et «sur la recherche d’une solution urgente sur la base de concessions» devant être faites. Mais par qui? Et avec qui? Aucune indication n’a été donnée à ce sujet.

Il faut se tourner vers le quotidien officiel El Moudjahid du même jour pour avoir quelque éclairage. Cette publication a en effet appelé au report du scrutin présidentiel du 4 juillet, «à une période de transition courte», et à la «sauvegarde de la paix et de la sécurité ». Du côté de certains partis, la disposition à l’ouverture au dialogue a été réitérée mais pour le RCD, il n’appartient pas au patron de l’armée d’en fixer les termes. En tout cas, l’idée d’une assemblée constituante, fondatrice de la Deuxième République n’est plus mise en avant. Et ce sont d’autres propositions qui reviennent de plus en plus. Telle celle d’une instance d’organisation des élections présidentielles composée de magistrats en lieu et place du gouvernement actuel, telles encore la révision de la loi électorale, de la loi sur les partis et les associations.

Formule transitoire
La faisabilité de cette formule transitoire n’est guère acquise. C’est que le maintien en fonctions des «2 B» (Abdelkader Bensalah, président par intérim, et de Noureddine Bedoui, Premier ministre) constitue un blocage politique qu’il faudra bien surmonter d’une manière ou d’une autre. Ces deux profils sont considérés comme l’incarnation du «système» dont le peuple en colère ne veut pas.

Le chef de l’armée, lui, insiste toujours sur le respect des institutions de l’Etat, lequel commande à ses yeux leur maintien. Si cette chute des «2 B» devait se faire, ce serait un échec patent d’Ahmed Gaïd Salah, qui cèderait alors à un bras de fer avec la contestation populaire. Il s’en suivrait le départ du gouvernement Bedoui, qu’il faudrait remplacer. Mais avec qui? Et par qui? De plus, dans ce schéma, le patron de l’armée perdrait un statut institutionnel, celui de vice-ministre de la Défense nationale lui permettant d’avoir une place de premier plan dans un gouvernement «civil»...

Par suite de ses propres contradictions, le régime post-Bouteflika, peut-il se réformer? Personne ne le soutient. Le soulèvement populaire a mesuré, très tôt, que la démission de Bouteflika ne suffisait pas et qu’il fallait mettre à bas tout un «système» pour espérer mettre sur pied une nouvelle Algérie. Il se rend compte que toute initiation d’une transition vers un modèle démocratique ne peut qu’être bloquée et torpillée par ceux-là mêmes qui ont construit et défendu les deux décennies écoulées de l’ère Bouteflika.

Que faire de ces milliers de responsables publics et politiques encore en fonctions et qui sont au coeur de l’appareil d’Etat et des structures et des arcanes du pouvoir avec les multiples centres et réseaux de «l’Etat profond»?




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