Majda : Confessions Nocturnes


Les chroniques de Majda



Laissez-moi vous raconter une histoire avant de vous coucher. Elle ne va pas vous bercer, mais elle est importante à connaître. 

C’était il y a dix ans, ou un peu moins, je travaillais pour un journal francophone et à l’époque mon « chef de rubrique » était un chroniqueur connu et très respecté au Maroc (je ne sais absolument pas ce qu’il est devenu, il y a fort longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de le lire). Il m’avait « missionnée » pour écrire un article sur la Foire de l’enfant de Casablanca. Vous vous doutez bien que le sujet ne m’emballait pas des masses. Aller dans un endroit grouillant de gamins et en parler n’intéressait pas grand monde (j’imagine). J’allais juste remplir un espace vide du canard et ça me gonflait, mais ça me gonflait ! 

Mouhim! En arrivant sur place, j’ai évidemment vu des gamins, des cars de transport scolaire et un grand endroit me laissant deviner ce qu’il pouvait y avoir à l’intérieur (des jeux, des manèges, des Clowns, des bonbons, des glaces(...), bref, un paradis pour les mômes). Devant la porte, j’ai aussi vu deux agents de sécurité en train de se défouler verbalement sur trois enfants « Allez vous-en ! Allez vous faire foutre ! » (à traduire en darija, bien entendu).

Et donc, très naturellement, j’ai voulu comprendre ce qu’il se passait. Les trois gamins étaient des gamins du bidonville d’à côté. Ils étaient vêtus proprement, ça se voyait qu’ils avaient fait l’effort de s’habiller convenablement et ils suppliaient les agents de les laisser entrer. Ils avaient quoi ? Sept ou huit ans à tout péter ?

Je me souviens encore de leurs regards peinés et implorant les deux lascars de les laisser ne serait-ce que regarder "bghina ghir nchoufou" disaient-ils. C’était niet. Ils ne voulaient rien entendre. Quand j’ai demandé le pourquoi de ce refus et de cette suffisance surtout - parce que ces deux cons en plus d’être vulgaires et irrespectueux, ils étaient très suffisants - ils m’ont expliqué que l’entrée était à dix dirhams et que les mioches n’avaient pas le moindre sou (« Sans blague?! »).

Après une prise de tête de plus de dix minutes, j’ai pu trouver un arrangement (financier bien évidemment) avec ces gens. Une fois les tickets réglés, j’ai dit aux enfants de me suivre et là, ils se sont quand même fait arrêter par les mêmes deux abrutis qui les ont … fouillés. Comme des criminels ces enfants ont été fouillés de la tête aux pieds en passant bien évidemment par les poches. Me voyant m’énerver, ces Heckle et Jeckle low-cost, n’ont rien trouvé de mieux à me dire que « ces gamins et leurs semblables sont dangereux, on les fouille parce qu’on ne sait jamais ». Vous imaginez bien que les mioches n’avaient rien dans leurs poches, ni argent, ni cailloux et que tout ce cirque n’était pas réellement une question pécuniaire mais de la discrimination pure et dure. 

Bref, ils ont fini par entrer et mon regard est resté braqué sur eux. Je les regardais au loin s’amuser (et j’étais inquiète que quelqu’un ne vienne quand même les foutre dehors). Ils couraient partout, faisaient du toboggan, riaient avec les clowns et s’amusaient avec les autres enfants qui, eux, ne faisaient pas le distinguo entre riche et pauvre (certains auraient d’ailleurs beaucoup à apprendre des enfants). J’étais profondément heureuse de voir « ces » petits êtres heureux et profondément dégoûtée (outrée, en colère, en pétage de plombs) du comportement de ces organisateurs qui disaient « célébrer » l’enfant sur moult spots publicitaires mais qui interdisaient, dans les coulisses, aux plus démunis l’accès à leur temple élitiste et sacré.

Sur la route du retour au bureau, je bouillonnais, j’étais très en colère et très déterminée à en découdre avec ces gens qui n’avaient pas hésité un instant à discriminer de pauvres enfants. « Avec quel sentiment vont-ils grandir ? », c’était la question qui me tailladait à l’intérieur et à laquelle je n’avais pas et n’ai toujours pas (vraiment) de réponse. Je voulais écrire un article pour étaler cette humiliation plus que scandaleuse dans la presse. Je voulais titrer « La foire de l’enfant … mais pas tous ! ». Je voulais leur gerber dessus. Je voulais montrer les coulisses de cette daube et dénoncer.

J’ai couru voir mon chef, je lui ai expliqué que l’article allait être traité sous un angle différent tout en lui racontant toute l’histoire. Je n’oublierai jamais sa réponse, ça m’avait glacé le sang et m’avait conforté dans l’idée que j’avais complètement raté ma vocation « Tu écris ce que moi je te demande, si t’as envie de donner ton avis, tu le donneras quand un jour – peut-être – tu deviendras chroniqueuse ». Fin.

Je ne suis évidemment pas chroniqueuse aujourd’hui, ma page étant uniquement une sorte de défouloir, mais croyez-moi quand je vous dis que rares sont les jours où je ne pense pas à ces enfants. Je me souviens encore de leurs habits, de leurs visages, de leurs prénoms. Je voulais rester en contact avec eux, ils n’avaient pas de téléphone mais ils avaient mon numéro, ils m’avaient appelée une seule fois, ils avaient mis un dirham dans une cabine téléphonique pour demander après moi, j’avais envie de les aider, de faire quelque chose, même un petit quelque chose pour eux, mais ils ne m’ont jamais rappelée et j’ai bien évidemment perdu leur trace. Majid, Tariq et Reda doivent avoir dix-huit ans aujourd’hui et à chaque fois je me demande. Je me demande combien de fois eux et « leurs semblables » – comme l’avaient dit les deux abrutis à la porte – ont été discriminés ? Combien de fois, et sans manifester aucun geste menaçant ou dangereux, ont-ils été traités comme des criminels ?

Combien d’enfants après eux sont passés à côté de cette grande tente de « l’enfant » (je ne sais même pas si cet événement existe encore) sans avoir non pas l’argent, mais le droit tout court d’y accéder sous prétexte qu’ils ne sont pas « comme les autres » ?

Combien de Marocains de tous âges, que la vie n’a pas épargnés, sont victimes de ces agissements dégueulasses ? Comment ose-t-on, encore aujourd’hui, et au-delà de cette triste « anecdote », se demander pourquoi beaucoup de nos compatriotes – ayant souvent pour point commun leur pauvreté – ont la haine ?

Quand on est enfant, pauvre, gamin de bidonville, en souffrance continue et qu’on se fait en plus rejeter, discriminer, insulter, que devient-on et à quoi s’attend concrètement cette société dont le mutisme est certainement complice ? Je n’ai jamais connu tout ça, ou alors à très moindre mesure, parce que je suis sans doute née sous une bonne étoile hamdoullah, mais je me pose quand même énormément de questions et souhaite, au plus profond de moi, que mes trois amis s’en soient sortis dans leur vie … même si j’en doute.

Chronique de Majda



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