ZEN9A 6 de Majda Elkrami




PRÉAMBULE

Nichée au cœur du vieux quartier Hassan à Rabat, « Zen9a 6 » semble être restée figée dans le temps.

Une petite route délabrée et vite inondée les jours de petites pluies, des vieux cafés pour qui la rénovation n’est que du superflus, des immeubles vieillots dont le charme a été amputé par deux autres bâtiments de haut standing qui sont venus dénaturer l’identité de cette ruelle longtemps restée accrochée à son histoire.

Une ruelle qui résiste, tant bien que mal, au temps et qui voit ses petites villas « françaises » céder leurs places aux vautours de l’immobilier. 

Ce quartier, au charme difficile à saisir pour un passant, a pour particularité d’accueillir des familles de toutes classes sociales qui n’ont jamais pu le quitter. Par amour, par habitude, par manque de moyens, les habitants n’ont jamais pu s’en défaire et y vivent souvent dans la quiétude … une quiétude qui se décompose parfois au rythme des histoires, les histoires de leurs « enfants ». Ces enfants, trentenaires pour la plupart aujourd’hui, se côtoient tous depuis des années dans l’amour, l’amitié et parfois dans le détachement, l’oubli, la fuite vers d’autres horizons … parfois. 

À une époque, certains passants avaient ce bonheur inouï de croiser le chemin de « Ba Mehdi », un vieil homme au visage marqué par les rides du temps et de la pauvreté, au dos courbé et à la silhouette frêle. Il racontait toujours cette même histoire qui le faisait éclater de rire comme s’il la racontait pour la première fois, à chaque fois. L’histoire d’un certain Benali, président tunisien déchu par le soulèvement d’un peuple en colère, qui a vécu « juste là », dans une garçonnière au dernier étage, il y a bien longtemps. Oui, il fût un temps où Benali habitait « Zen9a 6 » lui aussi. « Hé oui ! Benali vivait ici ! Oui, il était gentil ! Tiens regarde, à une époque moi j’étais soldat ! » et sans transition, il sortait de son portefeuille en cuir véritable – probablement sa seule fortune – d’une main légèrement tremblante, une photo jaunie montrant un bel homme, aux yeux clairs, visage carré, cheveux raides coiffés vers l’arrière et un sourire à peine visible. Il était terriblement beau « Ba Mehdi ». Aujourd’hui, la mémoire époustouflante de « Zen9a 6 » est décédée, à plus de quatre-vingt-dix ans, et les habitants en gardent le souvenir jovial, d’un vieil homme toujours souriant – comme s’il n’avait pas assez souri dans sa jeunesse – qui racontait de longues histoires, interminables certes mais toujours passionnantes. 

Un peu plus loin, entre l’une des dernières villas survivantes et une impasse, « Moundir », un jeune homme psychologiquement instable, erre sans but et arpente la rue de bout en bout toute la journée d’un air détaché. Moundir est un « gentil fou » inoffensif. Il est une sorte de mascotte de ces trentenaires qui gardent un regard bienveillant sur lui et le protègent. Pourtant, il n’a pas toujours été instable. Au contraire même. Il était un beau jeune homme, parfaitement équilibré, qui enchainait en plus les belles conquêtes et qui un jour « a fumé le joint de trop » raconte-t-on. Le joint qui l’a fait basculer dans un monde imaginaire dont lui seul détient les fondements. Bref. Il a pété les plombs une bonne fois pour toutes et semble en être satisfait avec son petit sourire en coin. Il parle rarement, appelle tous les garçons « Khalid » et toutes les filles « Souad », pourquoi se prendre la tête à mémoriser tous les prénoms de ceux qui peuplent cette rue ? Il dépense tout son argent de poche, que ses parents lui donnent tous les matins, en cigarettes et en joints.

Non, il n’a pas appris de ses erreurs et il s’en fout royalement, entendez-le ! On raconte qu’un jour il s’était fait tabasser par des « étrangers » de passage, qui ne savaient probablement pas qu’il n’était pas dangereux, ce qui avait déclenché une sorte d’apocalypse. « Wlad l7ouma » étaient descendus par dizaines le sauver des griffes de ces malotrus qui avaient osé toucher à l’un des pilliers de leur vie. Oui Moundir fait un peu peur à ceux qui ne le connaissent pas mais ce n’est pas une raison pour lyncher.

« Zen9a 6 » a ses règles, soit tu les respectes soit tu dégages à gros coups de pompes dans le derrière. Point. Beaucoup l’ont compris, souvent à leurs dépends et ce grand groupe de trentenaires se tient debout, tous les jours, au même endroit, pour discuter la vie, rire de rien et veiller à ce que la vie ne bascule jamais … enfin, plus jamais serait plus de circonstance parce que bien des vies ont basculé et parfois dans l’horreur absolue.
ZEN9A 6 de Majda Elkrami

CHAPITRE 1 – YOUSSEF, ALI ET LES AUTRES

Adossés au mur du café de leur quartier en attendant son ouverture, deux trentenaires fixent le sol dans un silence de cathédrale. Ali, le comique du service, tente une blague ou deux avant de se prendre un rappel à l’ordre d’un Youssef, m9to3, et franchement pas d’humeur à converser avec qui que ce soit. 

Ils soupirent presque en chœur, en attendant le retour de leurs deux autres acolytes – Mouhcine et Reda – partis faire quelques « courses » histoire de calmer les addictions et les esprits.

- « Putain ils ont tardé had l9laoui ! Où ils sont partis acheter la came? »
- « Ils ont dit 3krache! J’espère qu’ils n’ont pas croisé les gendarmes sur la route! »
- « Mais non !». Youssef calcule rapidement les probabilités et sursaute « Merde ! Tu as du crédit sur ton téléphone pour les appeler ? Moi je n’ai rien ! »
- « lla walou ! Khouk m9awwda 3lih! J’attends que mon salaire passe ! »
- « Tu n’as toujours pas reçu ton salaire?! Le dix du mois ?! »
- « Si, je parlais du salaire du mois prochain, mma dial had ch’her ma b9a walou ! »
- « Tu n’as pas de femme, pas d’enfant, pas de crédit, comment tu fais ? »
- « L’ghebraaaa a khouya ! La coke me nique tout mon budget! »
- « Wa llah y3fou 3lik men dik lkhra ! »
- « Toi qui parles, tu es le plus riche de nous tous ! Mal dine mouk ma 3endek flous ? Va taxer du fric à tes parents et dépanne-nous ! »
- « 9at3ine 3liya l’ma w ddo ces derniers jours, ils ont juré de ne plus rien me donner ! Safe change de sujet ! ».


Youssef et Ali se connaissent depuis l’enfance. Ils ont grandi ensemble dans ce quartier partagé entre la classe très moyenne et la bourgeoisie. Youssef fait partie des bourgeois. Toujours tiré à quatre épingles, il est très cultivé, maîtrise trois langues, a la réputation d’avoir le cœur sur la main mais un caractère de cochon. Il répond aux « bonjours » une fois sur dix, a un regard hautain qui le fait détester de tous ceux qui ne le connaissent pas et râle souvent dans son coin tant qu’il n’a pas ingéré sa dose. Il a autant de qualités que de défauts mais reste très apprécié de ses amis. Il est l’un des « socles » de ce quartier peuplé exclusivement de trentenaires de sexe masculin … bizarrement. 

Il y a une quinzaine d’années, quand il était lycéen, il était ce tombeur pour lequel les filles étaient prêtes à se battre pourvu qu’il leur accorde un rencard, un baiser ou même un regard. Il sortait toujours avec les plus belles, les plus populaires, les plus sensationnelles. Il était beau – d’ailleurs, il l’est toujours – et avait un succès incroyable. Un succès qui s’est fortement atténué au vu de sa situation non professionnelle très compliquée. 

En fait, après le lycée, période pendant laquelle il avait énormément souffert de l’acharnement de ses professeurs qui n’aimaient ni son comportement ni ce qu’il représentait, il a tout laissé tomber. Au départ, il prévoyait de s’accorder une année sabbatique avant d’intégrer une école privée ou une université à l’étranger, mais l’année devint deux, puis trois, puis plusieurs, jusqu’au jour où il se rendit compte qu’il était foutu … quinze ans plus tard.


- « Fait chier ! Elle est où Essaadia ? Elle ne compte pas ouvrir son café ou quoi ? »
- « C’est le vendredi a Youssef ! Elle doit être à la mosquée! »
- « Wa hadi ra salat ljoumou3a mkhellta m3a salat l’janaza ! Wayli ! Il est 15 heures et je n’ai toujours pas pris mon p’tit déj’ ! »
- « Safi bla nguir ! Elle arrive, regarde ! ».


- « Youssef ? 3ad fe9ti ? ». Essaadia, propriétaire depuis dix ans de ce petit café très modeste, a une relation très maternelle avec les gars de ce quartier. Elle les aime profondément et ils le lui rendent bien. Elle ne rate aucune occasion pour leur remonter les bretelles dès qu’elle les voit dépasser les limites. Elle garde sur eux le regard bienveillant d’une mère qui aimerait voir ses enfants atteindre les sommets et réaliser leurs rêves.


- « Oui, je viens de me réveiller. Ou men be3d ? »
- « Toi, tu n’as pas encore fumé ta merde ! Va t’asseoir, je vais te préparer ton café et ton msemmen au fromage et surveille ton langage ! ».


Youssef ne réagit pas, lui qui a pourtant le sang chaud. Il aime sincèrement Essaadia et malgré son refrain incessant lui rappelant qu’il va droit dans le mur, il baisse souvent la tête, comme un enfant après une bêtise, et la laisse le pourrir. De toutes les femmes qu’il connaisse, elle est bien la seule à le faire plier.


- « Ali ? Comment ça va le boulot ? ».
- « Ah khalti Essaadia ! Qu’est ce que tu veux que je te dise ? La routine ! Je reste planté devant la porte toute la journée, sous le soleil, et je rentre chez moi ! »
- « Il vaut mieux avoir un travail que glander dans le quartier à longueur de journée ! Hein Youssef ? ». Youssef fait mine de ne pas l’entendre. « Yallah ! Levez-vous, aidez-moi à poser les chaises autour des tables ! ».

Ils s’exécutent. Youssef qui a l’habitude d’être servi chez lui et ne jamais lever le petit doigt, n’a jamais refusé l’aide à cette cinquantenaire mariée et sans enfants. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, son mari et elle voulaient des enfants, mais le « mektoub » en avait décidé autrement.


Ali, quant à lui, est issu de la classe plutôt pauvre du quartier et travaille en tant qu’agent de sécurité dans une entreprise privée du coin. C’est son frère aîné, architecte accompli qui, pour le « sauver » du chômage et des mauvaises fréquentations, lui avait trouvé ce job chez un client. Ali déteste son travail. Lui a toujours rêvé de devenir chanteur et de monter sur scène, mais ses parents ne voulaient pas en entendre parler.

Chanteur ? Et puis quoi encore ? Tous les gars de son quartier se réunissent quasiment tous les soirs autour de lui, fument leurs joints et l’implorent de pousser la chansonnette. Mickael Jackson, Prince, Marvin Gaye en passant par les racines du Maroc, l’3ayta. Il sait tout chanter, sans fausse note, mais son anglais - très approximatif - donne lieu à des fous rires interminables. Des fous rires qui font oublier à ces garçons l’amère réalité de leurs vies.

- « Youssef ! Ha houma douk sslaguet dial s7abek ! Ils vous cherchent ! »
- « Combien de fois Essaadia je t’ai dit de ne pas les appeler comme ça ? Reda et Mouhcine sont comme mes frères et je n’aime pas quand tu les insultes ! »
- « Tes frères sont des délinquants ! Koun kane fihoum lkhir ils ne te laisseraient pas te défoncer comme ça tous les jours ! »
- « Safe ! Safe ! ».

Youssef laisse le soin à Ali d’aller récupérer les « courses ». Un morceau de shit pour survivre à cette semaine. 

- « Comment va ta sœur Youssef ? Vous êtes toujours en froid ? »
- « Temchi t9awwed ne me parle pas d’elle ! »
- « Elle refuse toujours de te filer un coup de pouce dans ton projet ? »
- « Safe nsay ! Je vais aller fumer mon pétard, je n’ai pas la tête à la discussion ! ».
- « Lah y3fou 3lik al 7mar, ce shit va te détruire le reste de tes neurones ! ».

Il la regarde, passif, hausse les épaules et s’en va. Il s’installe dans la voiture de Reda dans la petite impasse adjacente, salue un Moundir en train de faire la discussion à lui-même, allonge son siège et se met à l’aise tout en observant le plafond de la voiture brûlé par quelques clopes perdues. Ils mettent un CD de rap Marocain et écoutent attentivement les paroles. Ils n’aiment pas forcément le rap, mais cet album est l’œuvre d’un autre gars de leur quartier et chaque morceau raconte un bout de leurs vies. Les paroles sont dures, crues, parfois insultantes, mais ils encaissent les morceaux – un par un – avec fierté. La fierté de voir l’un des leurs, Yassine, réussir.

Dans le brouhaha de ce rap aux mots vulgaires, ils entendent des cris, les cris perçants de « Essaadia » qui feront basculer la tranquillité de ce quartier … à tout jamais.

Nous attendons les futurs chapitres pour les reprendre avec l'aimable autorisation de Majda Elkrami 

 




        

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